Test de Rogue Legacy

« Dire que tant et tant ont réussi à mourir ! » On pourrait presque croire qu’Emil Cioran était un amateur de jeu vidéo, toujours est-il que ses macabres traits d’esprits pourraient merveilleusement bien illustrer les nombreux rogue like dans lesquels la mort est la clé de la réussite. Rogue Legacy, longtemps resté en bêta sur PC, finalement sorti en juillet 2013, puis porté sur PlayStation 4 et Vita il y a peu, est probablement le titre qui m’aura le plus obnubilé cette année sur PS4, et ce malgré plusieurs heures déjà passées sur la version Mac six mois plus tôt. Un somptueux mélange entre plate-forme, RPG, adresse et conditions aléatoires. L’un de ces jeux qui vous font dire, en boucle, « allez, une dernière. »


J’ai toujours été un fervent défenseur de la narration dans les jeux vidéo. Pour moi, elle est la raison même pour laquelle, chaque jour, j’allume l’une de mes consoles : pour voyager, vivre de belles épopées et frissonner par procuration. Difficile dans ces conditions d’admettre qu’une aventure résumée en quelques lignes — une poignée de pages de journal intime disséminées ici et là — puisse me séduire. Je me trompais : le dernier titre de Cellar Door Games m’a déjà scotché à l’écran plus d’une vingtaine d’heures, juste le temps de terminer le jeu une première fois. Parce qu’ils sont attachants, ces petits chevaliers de père en fils qui s’en vont combattre chacun leur tour le belliqueux bestiaire qui peuple ce donjon, tout en évitant les sournoiseries camouflées dans tous les recoins. Avancer tête baissée, mourir, puis recommencer encore et encore : la quête semble vaine et empreinte de fatalisme, mais elle prend forme au fil des parties, pour que soit élucidé l’étrange mystère qui entoure le Château Hamson. Plus que pour la richesse de son script, on joue à Rogue Legacy pour sa cruauté et les nombreuses surprises qu’il réserve, même après le générique de fin.

C’est d’ailleurs pour la gestion de sa difficulté que Rogue Legacy est un véritable modèle du genre. La férocité des ennemis est terriblement crispante lors des premières tentatives, mais elle fait partie intégrante de cet apprentissage progressif et humiliant qui rend le titre accessible à tous. Les salles, les monstres qui les peuplent et les objets récoltés sont générés de manière aléatoire, si bien que les « Game Over » ne sont pas une punition, dans la mesure où l’or, les runes et les plans d’équipement récupérés vont permettre ad vitam æternam de renforcer le niveau et les compétences des héros suivants. L’argent dérobé et planqué dans les chandeliers est la ressource la plus importante : il permet aussi bien de se procurer des armes plus puissantes auprès du forgeron que de nouveaux attributs chez l’enchanteresse, ou encore de faire grimper son niveau d’expérience en agrandissant sa modeste demeure. Contrairement à la plupart des rogue like qui ne jurent que par la chance ou la dextérité, les bestioles invaincues d’hier seront demain terrassées en quelques coups grâce à ce système de progression. Outre l’expérience, votre bourse permet aussi de débloquer des classes de plus en plus performantes. Elles sont nombreuses, évolutives et assignées aléatoirement aux héros en début de run. Si le spéléologue — faible mais doué pour dénicher plus de pièces d’or — n’a que peu de chances de venir à bout d’un boss, ses collègues liches ou assassin ont des statistiques plus agressives et constituent de meilleurs atouts… En principe seulement, car il faut aussi faire avec les nombreux handicaps — parfois visuels, parfois plus cruels — qui se glissent dans la description des personnages à choisir en début de partie. L’humour omniprésent, entre les mages pétomanes et les chevaliers atteints de Gilles de la Tourette, apporte une légèreté qui tranche très justement avec l’exigence du gameplay.

Comme le veut la tendance, Rogue Legacy s’offre une 2D pixellisée mais soignée, colorée et pleine de caractère. On devine immédiatement que le jeu puise son inspiration dans quelques dinosaures de l’histoire du jeu vidéo — Castlevania et Metroid pour ne citer qu’eux — mais les références sont bien plus nombreuses, et le titre parvient à se distinguer avec une identité qui lui est propre. Un gameplay si exigeant nécessitait que l’ensemble soit d’une fluidité exemplaire. Si ma version Mac souffrait de pénibles latences sur un Macbook Pro l’année dernière, le portage PlayStation 4 est irréprochable, même contre les combats de boss pendant lesquels le jeu se transforme en véritable manic shooter. Les musiques, elles, sont mémorables, mais terriblement répétitives. C’est indissociable du genre, mais des titres comme « Trilobyte » et « SeaSawHorse », à force de les entendre des heures durant, deviennent irritants. D’autres mélodies, comme « Narwhal » et ses délicieux arrangements électriques, donnent un peu plus de relief à cette bande originale résolument rétro. Des reproches de l’ordre de l’anecdote, car on y revient, pour venir à bout de l’infinité de New Game+. À vie, à mort, et après !

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